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28Nov

Les think tanks, ces réservoirs à idées que l’on connaît mal

Derrière l’appellation think tank se cachent une myriade d’acteurs sur lesquels on sait peu de choses.

Le mardi 20 juin dernier, Sylvie Goulard, ministre des Armées, annonçait sa démission après seulement un mois d’exercice. En cause, son implication dans l’affaire des emplois présumés fictifs du MoDem, mais également son rôle de conseiller spécial auprès d’un think tank américain, l’Institut Berggruen. De 2013 à 2016, ce dernier – pro-européen – a en effet rémunéré celle qui était alors eurodéputée pour des rendus de services peu clairs.

Les interrogations qu’a soulevées son implication dans ce cercle de réflexion sont assez représentatives du flou afférant généralement à l’action des think tanks et de leurs membres. Alors qu’ils se sont, ces dernières années, spectaculairement invités dans les sphères intellectuelles et y ont souvent force de loi, on connaît paradoxalement mal les réseaux type Fondapol, Terra Nova et autres. Produisant de la connaissance médiatisée, la question du bien-fondé de leur contribution, ses conséquences, et de l’attitude à y opposer se pose.

RÉSERVOIRS À IDÉES

Ces organismes protéiformes ont en effet vocation à produire et rendre publiques des idées, des ressources intellectuelles et des propositions dans leurs domaines respectifs. Et le champ d’action est vaste, puisqu’on y parle entre autres politique, économie, numérique ou industrie, permettant ainsi la formulation de conceptions globales auprès de décisionnaires, souvent publics.

Difficile d’être plus concret à la peinture d’un premier tableau, puisque le concept étant en vogue et l’appellation mystérieuse, celle-ci cache en réalité une myriade d’acteurs et autant de champs consacrés.

On oppose toutefois assez classiquement les think tanks stricto sensu (n’exerçant donc que les activités de recherche et de diffusion de connaissance), à un second groupe de structures en réalité plus proches des cercles de débat, clubs philosophiques voire partis politiques.

FOISONNEMENT DE THINK THANK

Peu intuitifs au regard de leur développement exponentiel (quelques centaines dans les années 70, presque 7.000 de nos jours), les think tanks portent pourtant déjà le poids de plus d’un siècle d’histoire. La Fabian Society fondée en 1884 à Londres est traditionnellement reconnue comme le premier d’entre eux, initiant un processus d’organisation qui se prolonge encore aujourd’hui.

À notre époque, l’implication de la société civile dans un principe de réflexion politique via des structures dédiées semble intuitivement vertueuse. Mais les réserves que l’on peut émettre à l’égard des think tanks ne sont pas d’ordre moral. Plutôt, à l’image des révélations sur les appointements de l’ex-ministre des Armées que leur mode de fonctionnement et l’influence qu’ils exercent peuvent générer défiance et incompréhension, voire si ce n’est une neutralisation, du moins un basculement de leur objectif premier.

UNE QUESTION DE LÉGITIMITÉ

Tout d’abord, par quels instruments évaluer la légitimité d’un think tank ? Celle-ci, déterminante en matière de production intellectuelle, obéit à des critères liés à l’individu : la connaissance (détenir une notion suffisante du sujet traité) et la compétence (savoir traiter le sujet en question). Or les think tanks ne disposent pas d’un processus consensuel pour garantir l’expertise réelle de leurs membres.

Pas si surprenant puisque le statut de think tank n’est lui-même pas réglementé, en France comme ailleurs, d’où la confusion fréquente entre think tank et autres structures plus ou moins apparentées. Des initiatives sont toutefois à souligner pour pallier ce problème, ainsi un processus de labellisation Think Tank & Transparent porté actuellement par l’Observatoire européen des think tanks. Toujours est-il qu’en l’état, libre à tout un chacun de se présenter en qualité de think tank s’il le souhaite.

Certes, la renommée, par exemple, des membres de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) peut être interprétée à elle seule comme un solide gage de sérieux, mais cet argument n’est valable que pour les organismes les plus notoires. Pire, l’appellation seule faisant généralement autorité, on voit parfois fleurir – y compris dans les médias les plus sérieux – une nouvelle espèce de caution argumentative, brillante de concision : «… selon un think tank». Peu explicite.

Et après tout est-ce bien grave ? Chacun est naturellement libre de partager les fruits de ses réflexions, mais ce manque de garanties fait prendre le risque de discréditer le travail fourni par des structures sérieuses et innovantes.

Il eût été regrettable de se priver du chiffrage du programme des candidats à la présidentielle initié par l’Institut de l’Entreprise, ou encore de Seriously, la plate-forme d’aide à la gestion des contenus haineux en ligne lancée par le think tank Renaissance Numérique. Sans parler des conséquences de l’utilisation d’une donnée qui s’avérerait en réalité farfelue par un décideur, public ou privé…

LA LOYAUTÉ À TOUT PRIX ?

À l’exception des plus médiatisés (la proximité de Terra Nova avec le Parti socialiste est par exemple communément admise), les influences motrices des think tanks sont elles aussi rarement connues du public. Au-delà des réquisitoires classiques sur leur positionnement idéologique souvent jugé plutôt libéral, la question de l’implication ou non d’intérêts partisans dans les motifs initiant leur action est tout à fait centrale.

Or cette dernière est bien entendu un corollaire de celle de leur financement, et en la matière tous les modèles cohabitent. Alors que certains comme la Fondation Jean Jaurès se reposent principalement sur des subventions publiques, d’autres font le pari d’un financement mixte (c’est notamment le cas de l’Ifri), ou majoritairement, voire totalement privé (mécénat, dons, cotisation adhérent) comme le fait l’Institut Montaigne. Il n’est alors pas toujours facile d’y voir clair, surtout que tous ne communiquent pas leurs données financières.

Il est en tout cas à peu près assuré et plutôt intuitif que les think tanks ne disposent pas d’une totale indépendance vis-à-vis de leurs financeurs, qui peuvent logiquement être vecteurs d’appui sur un axe de recherche en particulier. On comprendra moins en revanche que ce lien soit passé sous silence, voire initie un parti pris ou une distorsion de l’information.

Les soupçons de conflits d’intérêts, pour les think tanks comme pour leurs membres, sont réguliers. Récemment, le «New York Times» révélait les fonds versés par des multinationales aux grands think tanks de Washington, et Mario Draghi lui-même était mis en cause par une ONG pour sa participation au Groupe des Trente, où siègent de nombreux banquiers du secteur privé.

Le risque est particulièrement prégnant et regrettable pour les think tanks naissants, plus exposés à la dépendance vis-à-vis d’un soutien extérieur, compromettant ainsi leur possibilité de développer une ligne de pensée émancipée. Un phénomène qui pourrait sans doute être atténué par une plus grande transparence. Mais qui en attendant, couplé à la difficulté de reconnaître les think tanks au milieu de structure partageant leurs modes de communication telles que des ONG ou des groupes d’intérêts, invite à ne pas se présenter trop décomplexé face aux conclusions avancées.

PÉCHÉ ORIGINEL

Il est enfin à craindre que les think tanks puissent manquer une partie de leur vocation simplement en raison de leur contexte contemporain d’activité. Prises sous le prisme de la suggestion d’utilité publique, il est implicite que leurs productions incarnent une ligne latérale ou du moins supplétive des hautes sphères intellectuelles classiques, d’où leur valeur ajoutée. Ainsi, l’action du Labo de l’économie sociale et solidaire, travaillant notamment par la promotion de modèles issus d’initiatives individuelles concrètes.

Mais la promesse n’implique-t-elle pas alors d’y trouver des acteurs pensant différemment les sujets de société ? Or la porosité entre le paysage politico-business national et les cercles des grands think tanks de France est saisissante. En particulier, ceux-ci semblent constituer des lieux propices à la formation de jeunes profils auprès de plus expérimentés, ou à l’exercice d’une activité complémentaire à des responsabilités plus traditionnelles. Non pas que le pluralisme des idées en devienne dès lors impossible, mais l’on regrettera ce manque d’horizons variés particulièrement saillant en France, même si de jeunes structures au positionnement iconoclaste semblent prometteuses.

D’autant que les think tanks s’étant significativement développés aux États-Unis dans les années 1960, le modèle américain s’est imposé comme la norme. Ce dernier implique donc fréquemment peer review, supervision par un board indépendant, rendu sous forme de research articles et communication anglophone. Or si un modèle de gouvernance et une langue sont avant tout des outils pour ceux qui les emploient, ils forment également une grille de lecture du monde. On peut ainsi craindre que leur homogénéisation n’ait pour conséquence l’évolution de leurs utilisateurs sur un univers dialectique similaire, et compromette alors l’atteinte de conclusions diversifiées.

En outre, la nature de leur activité et leur exposition médiatique en faisant des objets de prestige, les think tanks sont de plus en plus perçus comme composante de la puissance normative et intellectuelle des États. À l’instar des universités ou des MBA, ils sont constamment l’objet de classements, évidemment par nation d’origine, preuve qu’ils font à présent partie intégrante de la compétition internationale du savoir.

TO THINK OR NOT TO THINK

Les think tanks ont cette particularité que tout en étant intrinsèquement intellectuels, l’exploitation de leur travail a vocation à être incontestablement concrète. Ils sous-tendent l’action, qu’elle soit publique ou privée. Il est toutefois frappant de constater que ceux-ci, en dépit de l’autorité qu’on leur présuppose, constituent un ensemble encore en phase de maturation.

Multifacette et innovante, utile, mais un peu trop opaque, brillante bien que parfois clientéliste, la nébuleuse des think tanks est encore en phase d’autorégulation et mérite qu’on la défende, lui accorde crédit et attention.

Cela, car au-delà de ses bienfaits inhérents, la tendance participative qu’elle exprime est prometteuse et doit être appliquée aux structures mêmes qui la prônent. D’où la nécessité de ne pas se laisser intimider par leur simple évocation, de prendre du recul, de comparer, et d’avoir conscience que le «fact checking» ne s’applique pas qu’aux tweets assassins.

C’est précisément une posture exigeante et volontaire qui incitera les think tanks à dépasser leurs écueils initiaux et nous fera profiter de leur formidable potentiel. La bonne nouvelle, c’est qu’en matière de connaissance, notre capacité de discernement reste incontestablement notre meilleur atout.

Article rédigé par Gauthier LAVILLE, consultant de la communauté Transformation chez VIATYS conseil, publié sur les echos.fr.

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